2 – LES LOCATAIRES DE LA MÈRE CEIRON

— Voilà que tu as encore oublié les couverts à poisson ! Penses-tu qu’il va bouffer avec ses doigts, mon amant ?

Justine, la bonne, était restée immobile au milieu de la salle à manger où elle achevait de dresser la table.

— Mais, madame, dit-elle d’un air ahuri, puisque « c’est des écrevisses »…

Susy d’Orsel regarda Justine d’un air profondément méprisant et poursuivit :

— Qu’est-ce que cela peut bien faire ? l’écrevisse, c’est du poisson tout de même !

La jeune femme quitta la salle à manger : elle passa dans la pièce voisine, un petit salon Louis XV.

— Justine ! appela-t-elle.

— Madame ?

— Tu as encore fait une gaffe ! il ne fallait pas prendre d’orchidées roses. Fiche-les moi en l’air… je n’en veux que des mauves et des jaunes. Tu sais bien, ce sont les couleurs officielles de Sa Majesté…

Tout en exécutant les ordres, Justine essayait de plaisanter pour rentrer dans les bonnes grâces de sa patronne.

— Drôle de goût, murmura-t-elle. Drôle de goût qu’il a pour le jaune, ce… votre… votre Majesté.

— Mais qu’est-ce que cela peut te faire ? Allez, grouille-toi, Justine, finis de mettre ton couvert.

— J’ai laissé le pâté de foie gras avec la glace autour. Le pâtissier a dit que comme ça, c’est meilleur…

— Bien, dit Susy d’Orsel.

En arrangeant çà et là un objet, une fleur, un vase, la jeune femme murmurait :

— Tout de même, pour un chic type, c’est un chic type, mon auguste amant…

— Auguste ? demanda Justine, c’est-y donc un nouveau ?

Mais Susy d’Orsel, interloquée de la bêtise de la bonne, fronçait les sourcils.

— Auguste… ou non, dit-elle, mêle-toi de tes affaires. Veux-tu cavaler, oui ou… zut ?

Cette fois, Justine comprit qu’il valait mieux ne pas insister. Elle se mit au travail avec une nouvelle énergie.

— Quelle heure est-il ? demanda Susy d’Orsel.

— Pas loin de minuit moins le quart. Madame va me permettre de lui souhaiter la bonne année… et j’espère que demain M. Auguste ne m’oubliera pas

— Imbécile, Frederick-Christian, pas Auguste. Tu es bouchée comme une bouteille, décidément… Allons, ne te frappe pas. Tu vas partir, Sa Majesté ne veut pour le servir ce soir que moi. Sauve-toi, et à demain.

— À demain Madame, à l’année prochaine…

Susy d’Orsel avait fait des débuts peu remarqués sur les planches, puis cherché quelque temps un commanditaire sérieux.

La chance lui avait souri, certain soir, et elle s’était réveillée un beau matin la maîtresse d’un roi.

Susy d’Orsel, en effet, avait été remarquée par Frederick-Christian II, noble souverain qui depuis la mort de son père remontant à trois ans, présidait aux destinées du royaume de Hesse-Weimar. Jeune Parisien d’allure, s’ennuyant parfois dans sa capitale de province, le roi éprouvait le plus vif plaisir à aller, de temps en temps, dans le plus strict incognito, faire « un peu la noce à Paris » .

Susy d’Orsel, sur les conseils du roi et grâce à sa générosité, s’était installé un coquet appartement dans une maison neuve, rue de Monceau. Susy d’Orsel, ce soir-là, attendait avec patience Sa Majesté Son Amant, qui l’avait avisée de sa venue pour la nuit du 31 décembre.

Soudain, un coup de sonnette.

— Tiens, pensa Susy d’Orsel, je n’attendais le roi que vers une heure du matin.

Elle alla ouvrir.

Une jeune fille se tenait sur le palier. Elle s’avança timidement dans le vestibule inondé de lumière.

— Ah ! c’est vous, mademoiselle Pascal ?

— Excusez-moi, madame, mais je tenais à vous livrer votre déshabillé de dentelle…

— Ma foi, j’étais convaincue qu’il était livré déjà depuis cet après-midi. Vous avez eu joliment raison de me l’apporter ; j’en aurais fait une musique si tout à l’heure je ne l’avais pas trouvé.

Susy d’Orsel avait fait entrer la jeune fille dans sa chambre à coucher qu’éclairait seulement un discret plafonnier en cristal dépoli. La demi-mondaine tourna un commutateur et des appliques électriques s’illuminèrent.

Avec précaution, l’ouvrière qui avait déposé son paquet sur un guéridon, enlevait une par une les épingles du papier. Le vêtement qu’elle apportait à sa cliente était un déshabillé de mousseline de soie, tout garni de point d’Angleterre. Minutieusement, en connaisseuse, Susy d’Orsel examinait l’ouvrage. Elle hocha la tête, et regardant la jeune fille :

— C’est fichtrement bien, savez-vous, vous travaillez comme une fée !

— Oh ! rectifia l’ouvrière en rougissant, je ne fais pas tout moi-même, malheureusement…

Susy d’Orsel, émerveillée, considérait successivement l’auteur et son œuvre.

— Par exemple, questionna la demi-mondaine, cela doit abîmer les yeux ?

— C’est en effet fatigant, madame, surtout quand il faut travailler à la lumière…

Elle était particulièrement jolie ce soir-là.

— Vraiment, dit Susy d’Orsel, heureuse du compliment de Marie Pascal, vous trouvez que cela me va bien ?

— À merveille, madame.

— C’est que je tiens à être belle cette nuit.

Elle conduisait Marie Pascal dans la salle à manger, et lui montrant le couvert préparé :

— Figurez-vous que je reçois ce soir mon amant de luxe… vous savez… le roi !

***

À tâtons dans l’obscurité, Marie Pascal descendit les trois étages, atteignit la voûte de l’immeuble et se prépara à traverser la cour pour remonter à son petit logement du sixième qui se trouvait dans le corps de bâtiment du fond.

Marie Pascal était une jeune fille d’une vingtaine d’années environ, blonde, aux grands yeux bleus, de tournure élégante et distinguée. Fort adroite de ses mains, elle avait su se constituer une véritable clientèle dans ce quartier élégant et riche de la Plaine Monceau. Marie Pascal, mélancoliquement, se dirigeait vers la cour lorsqu’elle s’entendit appeler par une voix bien connue qui sortait de chez la concierge :

— Mam’zelle Pascal, écoutez donc…

La jeune fille rebroussa chemin, posément, lentement, sans hâte ni maussaderie.

Mme Ceiron, la concierge, venait de lui apparaître et, avec de grands gestes de la main, l’invitait à entrer.

Mme Ceiron, la concierge, ou plus familièrement, comme on l’appelait dans le quartier, « la mère Citron », était grosse, mal bâtie, vulgaire et bon enfant. Derrière ses lunettes rondes pétillaient des yeux changeants qui clignotaient avec malice. Une lourde chevelure grise bouclait autour du visage ridé de la vieille femme que, par un reste de coquetterie, celle-ci s’obstinait à farder outrageusement.

La « mère Citron » était une concierge peu ordinaire en ce sens que, malgré ses dehors misérables, elle ne faisait pas grande besogne et s’en reposait sur l’activité d’une brave ménagère à sa solde du matin au soir qui, en échange d’un médiocre salaire, la remplaçait perpétuellement, Mme Ceiron inventant sans cesse mille prétextes pour sortir la nuit ou le jour.

La mère Citron qui venait d’interpeller Marie Pascal rentrait précisément et venait de rendre la liberté à sa femme de ménage.

— Vous prendrez bien un petit noir, mam’zelle Pascal, proposa la concierge en alignant deux verres, cependant que sur un fourneau à gaz elle allait chercher la cafetière.

Marie Pascal voulut s’excuser : elle n’avait pas l’habitude de boire du café à cette heure-là. Mais la mère Citron mettait tant de bonne grâce dans son offre qu’on ne pouvait décemment refuser.

Et au surplus, Marie Pascal devait une fière reconnaissance à Mme Ceiron.

N’était-ce pas elle qui l’avait recommandée quelques jours auparavant au propriétaire de la maison, le marquis de Sérac, ce vieux monsieur, célibataire, si distingué, qui habitait l’entresol ? N’était-ce pas grâce au marquis de Sérac que Marie Pascal avait obtenu d’approcher, au Royal-Palace Hôtel, le roi de Hesse-Weimar et d’obtenir une commande de dentelles ?

Précisément, la mère Citron voulait des détails :

— Alors, interrogea-t-elle, vous avez vu le roi ?

— C’est-à-dire, hésita Marie Pascal, que je l’ai vu… sans le voir…

— Oui, interrompit la concierge d’un ton conciliant, vous l’avez vu sans le voir… tout en le voyant… racontez-moi donc cela, ma petite ! C’est-y un bel homme au moins, que l’amant de notre locataire ?

— Ma foi, observa en riant Marie Pascal, je ne saurais trop vous dire ; toutefois il m’a paru bien. Figurez-vous que, après avoir attendu près d’une heure dans la galerie du Royal-Palace Hôtel, j’ai été introduite dans un grand salon ; là, une espèce de valet de chambre en culotte courte a porté mes dentelles dans la pièce voisine où se trouvait le roi qui se promenait de long en large. De temps en temps, je l’apercevais par la porte…

— Quoi qu’il a fait alors ?

— Dame, je ne sais pas, moi… Il a dû apprécier mes dentelles tout de même, puisqu’il m’en a commandé une quantité…

— Encore un peu de café, mam’zelle Pascal ?

La jeune fille se défendit. Mme Ceiron déclara :

— Je n’insiste pas. Chacun est esclave de « ses » estomacs : mais c’est égal, petite buveuse comme vous êtes, vous ne seriez pas heureuse s’il vous fallait mener la vie de bombe que fait la Susy d’Orsel. En voilà une que ça ne gêne pas, les bouteilles de champagne…

— Le fait est, observa Marie Pascal, que je n’aimerais pas beaucoup…

La concierge lui coupait la parole :

— Bah ! cela a aussi ses avantages ; vous savez qu’elle s’en fait une jolie position depuis qu’elle a le roi, notre petite locataire du troisième ! Je m’en aperçois bien aux pourboires…

— Moi, conclut Marie Pascal, je trouve qu’il est déjà bien tard et je monte me coucher !

— À votre aise, ma belle, à votre aise, je ne vous retiens pas !

Marie Pascal était déjà sous la voûte, lorsqu’elle rebroussa chemin :

— Madame Ceiron ?

— Quoi qu’il y a, ma fille ?

— Eh bien, madame Ceiron, je voudrais savoir quand je pourrai aller remercier M. le marquis de Sérac de sa recommandation auprès du roi ?

— Vous bilez pas, vous bilez pas, mam’zelle Pascal ; d’abord, il n’y a rien qui presse, et puis d’ailleurs M. le marquis est parti ce soir pour la campagne. Oui, il va passer le nouvel an chez des parents, m’a-t-il dit, dans la Dordogne ; il ne sera pas de retour avant la semaine prochaine. Vous avez donc bien le temps.